Codex Moolinex

par Benoît Decron 7 Février 2013, 20:20 biblio-presse

Codex Moolinex

J’ai connu Moolinex à l’occasion d’une exposition que j’avais organisée sur le collectif Bazzoka, au musée de l’Abbaye Sainte-Croix, aux Sables d’Olonne. Immédiatement j’ai été fasciné par l’univers de ses carnets Art-Pute : la précision mécaniste, le dessin infantile, la débauche de couleurs, le radicalisme incantatoire des textes, le « je-m’en-foutisme » revendiqué, les crânes, les monstres, l’étalage de la sexualité… Plein d’autres choses singulières, une sorte de bric à brac furieux. Moolinex correspondait à l’idée trop facile du punk tombé dans le chaudron des fanzines. Depuis j’ai vu les grandes sérigraphies du Dernier Cri, des feuilles gouachées, les couvertures de Ferraille, les collaborations avec la Fanzinothèque, un album de pochettes de 45 tours, des tableaux au point de croix (“Nada”) … Moolinex peut tout faire : il est simplement doué. Il m’étonne.

Son épais recueil Hlm, dessiné et peint en 2001à Poitiers, dans son appartement de la Zup, est une somme qu’il fallait un jour éditer en fac-similé. C’est un codex, c'est-à-dire un manuscrit rare et illustré comme celui, antique et mystérieux, des Mayas : une bible régressive, un réjouissant enfer d’images. Hlm en rassemble de partout, de toutes les eaux, dans un désordre relativement cohérent : des personnages par séries, des Freaks, des masques, des machines et des véhicules, des paysages d’usine, des gros plans de corps…C’est contemporain et rigoureusement populaire.

Le tout dans un dévergondage de couleurs, criardes ou mièvres que n’auraient pas désavoué les peintres du Blaue Reiter ou de Die Brücke. Mais le négligé de l’ensemble est trompeur. Dans la violence anar, antisociale des carnets de Moolinex, il y a comme une aliénation nécessaire, positive. Il secoue le monde des pauvres et des riches, des crétins satisfaits et des gens de pouvoir, des bons sentiments et de la terreur. Il brouille les codes de l’enfance avec la gouache ou le crayon feutre ; colle et racole avec des juxtapositions peu orthodoxes Il s’amuse par exemple du monde du rock : Devo “Are we not men ?”, les chapeaux des pots de fleurs à l’envers ; Aero Deep Pink Zeppelin, un golem de rock seventies avance pour sortir de la page. Les corps sont infatués, enflés, lourdement sexués : une telle démonstration chancèle au bord de la franche rigolade. Moolinex multiplie la même image, avec des nuances (des dégradations) et l’accompagne de bribes, du texte en caractères bâton ou trash (des ratures, des taches). Les mots deviennent imprécatoires : on les ânonne avec les yeux. C’est du jargon (du même tonneau que celui inventé par Dubuffet). Les néologismes font florès, des titres. Ajoutons-y la science que Moolinex tire de la titraille gore, comme celle des couvertures des fumetti, comme les Diabolik des sœurs Guissani…

J’aime Hlm parce qu’on y trouve une inventivité sans frein, un chapelet d’images trempées dans une vulgarité désarmante. Beaucoup d’étudiants d’écoles d’art feraient bien d’y jeter un oeil. C’est décapant. On a parfois le sentiment de se plonger dans un cahier d’écolier avec ses feuilles quadrillées sur lesquelles gravitent des prodiges de foire, des poneys pervers, des pets, des étrons, des créatures lascives… Alfred Jarry et Raymond Roussel y croisent William Burroughs et Goldorak dans un Prisunic. Le porno, d’ailleurs, qu’est ce que ça veut dire ?

Moolinex fait l’apologie d’une chaussette à carreaux multicolores. L’ordinaire atteint souvent le monumental ; On a tort de penser que l’univers des Comics est une fin en soi, un coffre fort avec des valeurs bien établies. Parce que nous baignons dans le mass média, la réclame… Hlm ouvre à tous vents.

Quelques exemples. Je retrouve: du jeu avec les cartes du Mille bornes avec « Roucmoute », « Bouboule », de la sémantique routière déstabilisée par des mots ; des masques concentriques avec des bouches tordues et baveuses, des yeux inquiétants, comme ces dieux en colère du panthéon chinois ; des soldats qui marchent dare dare dans des villes stéréotypées, grand corps médaillés et petites têtes (bonjour l’Homme qui marche de Malevitch) ; des tanks, jouets,qui sillonnent ces mêmes villes comme à la parade. La guerre de Moolinex s’impose comme une fête foraine, un carnaval. J’y trouve aussi des cheminées et des toits d’usines avec des patrons géants comme des bêtes d’Apocalypse : le réalisme social et fantastique, en noir et blanc, du génial graveur Frans Masereel est ici involontairement rappelé. Les personnages de Moolinex exhibent leurs tares, leurs dégénérescences, comme caricatures du Poor Richard (Nixon) réalisées en 1970 par le peintre Philip Guston revenu de tout: tête de fesses, tête de couilles, membres tronqués ou interminables… un barnum de chairs qui nous stupéfie et nous fait rire à la fois. On pourrait multiplier les descriptions tant les images dans ce Hlm, ces visions chargées de mort, de sexualité, de hargne, d’enfance ou de franche gaudriole font sens. Moolinex, mélancolique se dessine à sa table de travail inspiré par un ange du bizarre, collé dans son dos. Sa table est encombrée de mille objets. C’est grave ?

A la fin, j’aime tout particulièrement l’association énergique d’une phrase, page de gauche “J’aime les gens morts”, associée, page de droite, à une gouache d’un chopper/vélo d’enfant avec son petit drapeau . Comme quoi tout est là, dans ce carambolage, et scelle dans l’œuvre de Moolinex une littéralité naïve, au cœur d’un empêchement fondamental. Poignant, au-delà de la dérision.

Benoît Decron, conservateur du patrimoine.

7 février 2013.

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